Tout ce que nous partageons ?

Il est huit heures, le soleil se lève et le ciel se pare d’une belle couleur orangée ; Céline traverse le parc d’un pas rapide, et se dirige vers un immeuble somptueux.

Dès l’entrée, elle est frappée par la modernité des carrelages et des bureaux d’accueil, qui contrastent harmonieusement avec le caractère ancien des plafonds hauts, des toiles de maîtres et du salon d’attente de style Louis XVI.  Les boiseries patinées dégagent une odeur de cire, un peu âcre.  Elle a l’impression que ce décor apporte une certaine solennité aux lieux et à ce qui s’y prépare : dans le cadre de la semaine de la diversité, son entreprise organise un événement intitulé « tout ce que nous partageons ».

Le principe est simple ; dix groupes de dix personnes ont été constitués sur base d’invitations ciblées : certains sont membres du comité de direction,  d’autres font partie d’associations « moins de trente-cinq » ou « plus de cinquante » ans ; d’autres encore souffrent d’un handicap, ou sont d’origine africaine, ou encore travaillent dans telle ou telle branche.

Elle se laisse guider par un puissant arôme de café et des bruits  de conversations, repère un pupitre où on semble prendre les présences, décline son nom et le groupe auquel elle appartient.

A neuf heures précises, la direction fait son entrée ; l’animateur invite aussitôt les participants à prendre place sur des tapis disposés en demi-cercle autour de lui, en fonction de leur appartenance à tel ou tel groupe.

Silence, on tourne, les cameramen et les preneurs de son s’activent discrètement : tout l’exercice sera filmé et, après montage, sera diffusé sur l’intranet et les réseaux sociaux.

L’animateur pose plusieurs questions et invite ceux qui répondent positivement à chacune d’elles à se réunir au centre de la pièce.  Le but est de démontrer qu’il suffit de modifier un critère de référence pour que chacun rencontre tous les autres dans des circonstances différentes.

Les festivités peuvent commencer.

Qui vient parfois en vélo au boulot ?

Les participants se regardent en riant, ceux qui se sentent concernés font quelques pas vers le tapis du milieu, toute l’assemblée applaudit…. Quelques pas en arrière, et chacun reprend sa place.

Qui était le clown de sa classe à l’école ?

Quelques membres de la direction s’avancent ; dans les autres groupes, quelques pas en avant, puis quelques pas en arrière.  Applaudissements.

Qui est actif sur Twitter ? Qui est supporter d’Anderlecht ? Qui a surmonté une grave maladie ? Qui est capable de passer une semaine sans son smartphone ?

Qui est bénévole dans une association ?

Là, c’est le bal quasi général. L’animateur félicite chaudement cette affluence au milieu de la pièce.  Applaudissements, quelques pas en arrière.

Avant de poser la question suivante, l’animateur fait un peu de cinéma, prend du recul, fait mine d’hésiter, puis s’élance vers son micro, comme s’il se préparait à violer l’intimité de son public : qui a un piercing ou un tatouage ?

Céline remarque une certaine gêne dans l’assistance ; pourtant, en montrant ses boucles d’oreilles, elle fait quelques pas vers l’avant ; peu de personnes l’accompagnent.  Quand elle retourne sur son tapis, d’autres dames aux oreilles percées lui confient qu’elles n’ont pas pensé qu’il pouvait s’agir d’un piercing.  Elle sourit.

Question suivante : qui s’est déjà senti discriminé ?

Sans hésiter, Céline se dirige vers le centre mais, paradoxalement, la danse est nettement plus confidentielle, et les applaudissements moins nourris.

Elle est perplexe : partant du principe que les cent participants représentent l’ensemble de la société, la discrimination est-elle si rare ? Elle regarde l’assemblée : toutes ces femmes ne se sont-elles jamais senties sous pression parce qu’elles étaient simplement femmes ? Ces collègues un peu rondes n’ont-elles jamais entendu la moindre phrase du style « elle n’a pas le physique de l’emploi » ? Ou alors, dans le groupe aux cheveux blancs, personne ne s’est jamais senti discriminé « parce que les vieux coûtent trop cher » ?

Tout à coup, elle n’écoute plus les questions, ne comprend plus les règles du jeu, et n’a qu’une envie : fuir toute cette hypocrisie.

L’exercice se termine, l’animateur tend son micro vers le public pour recevoir les premières impressions des participants ; tous ceux qui s’expriment ont apprécié ; une responsable d’équipe annonce même qu’elle va refaire ce jeu avec ses collaborateurs.

Un homme d’une quarantaine d’années demande le micro, s’avance, et l’histoire qu’il raconte émeut toute l’assemblée : « je suis originaire du Congo, et j’ai décidé de travailler ici quand j’avais sept ans.  Je me rendais régulièrement au guichet avec mon père; un jour, je lui ai demandé pourquoi il n’y avait jamais de noirs : il ne m’a pas répondu.  C’est ce jour-là que j’ai pris ma décision.  Aujourd’hui, je suis cadre de direction.  Je remercie notre employeur de m’avoir permis de passer de l’expérience de discrimination à celle d’une belle intégration. »

Ce témoignage donne une touche finale positive à cette matinée, tout le monde applaudit.

Coupez, le bal est terminé.

Céline essaie ensuite de se joindre à l’une ou l’autre conversation autour d’une tasse de café, pour savoir si d’autres personnes partagent son malaise et son scepticisme par rapport à l’événement.  Elle est étonnée d’entendre des commentaires très positifs, notamment concernant le fait que « tout le monde a pu se sentir discriminé à un moment ou l’autre de sa vie ».

Elle se rend très vite compte qu’on ne parle déjà plus de convivialité, d’intégration ou de diversité : la plupart sont brusquement revenus dans l’univers professionnel, certains ont les yeux rivés sur leur smartphone, occupés à vite lire des courriels tellement importants qu’ils ne peuvent attendre.

Petit à petit, la salle se vide.  Céline salue les quelques personnes avec qui elle a conversé, se dirige vers le vestiaire.

L’ambiance s’est rafraichie, chacun s’en retourne à ses occupations sans un regard, un « au revoir » ou une « bonne journée ».

Esprit Livre, C2F corrigée

J'écris

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