Une page se tourne

Les deux amies savourent leur moment de complicité en sirotant un café.  Depuis le début du repas, Henriette toussote.

— Es-tu malade ? demande Sophie.

— Pas vraiment mais, comme tu l’as deviné, je suis sous pression ; depuis que je suis toute petite, chaque période de stress s’accompagne de cette toux sèche, qui se prolonge parfois pendant plusieurs semaines.

— C’est bizarre, on se connait depuis près de vingt ans, et je ne l’avais jamais remarqué.

Alors, Henriette raconte.

— Quand j’avais environ trois ans, ma maman a dû subir une très lourde intervention chirurgicale, elle a été hospitalisée pendant plusieurs mois ; rien à voir avec les opérations à coeur ouvert d’aujourd’hui, où le patient est renvoyé chez lui après quelques jours seulement.

— Tu es restée chez tes grands-parents pendant tout ce temps ?

— Non, ce n’était pas possible ; mes parents ne disposaient pas encore d’une voiture, ma grand-mère habitait trop loin ; leur médecin traitant leur a donc conseillé une pouponnière, ce qui allait permettre à ma maman de se rétablir sereinement, en sachant que sa petite fille était en sécurité.

— Tu l’as bien vécu ?

— Je n’ai pas le moindre souvenir émotionnel de cette période, seules quelques images sont restées ancrées dans ma mémoire : un grand dortoir, un réfectoire, un parloir pour les visites, des rangs et des bonnes soeurs pour aller à l’école.  Ah oui, j’allais oublier cette infirmerie toute blanche, qui dégageait une odeur d’ammoniaque et d’alcool mélangés, où j’ai été mise longtemps en quarantaine, parce qu’on ne trouvait pas l’origine de ma toux.  Mes parents m’ont raconté que j’avais passé des examens pour la scarlatine, la coqueluche, la tuberculose, et que tous les résultats étaient négatifs.

Elle boit une petite gorgée de café avant de poursuivre.

— Plusieurs mois après le retour à la maison, cette toux ne s’est pas arrêtée.  Comme les examens médicaux ne permettaient d’aboutir à aucun diagnostic, le toubib a pensé à une collègue de faculté qui avait ouvert un « centre de rééducation psychologique », et il a conseillé à mes parents de la consulter pour faire un bilan global.  Je n’oublierai jamais ce jour où il est arrivé à la maison en brandissant une lettre, et en fanfaronnant : « votre fille n’a rien, elle fait uniquement des caprices pour attirer votre attention, comme si elle en manquait ! Une bonne fessée chaque fois qu’elle tousse lui remettra les idées en place ».

— M’enfin, c’est insensé ! s’écrie Sophie.

— Pas tant que ça, n’oublie pas qu’on était au tout début des années soixante.

— Qu’ont fait tes parents ?

— Tu penses bien qu’à cette époque, il n’était pas question de discuter les ordres du médecin.  Ils ont donc exécuté la prescription à la lettre : chaque fois que je toussais, le jour ou la nuit, à la maison ou ailleurs, mon père se levait, baissait ma culotte, et me donnait bien consciencieusement la fessée.

—  Comment réagissais-tu ?

— J’ai vécu toutes ces années en étant terrorisée chaque fois que je commençais un rhume ; je savais que la toux persisterait longtemps, et que je ne compterais pas le nombre de fessées.  J’avais beau me débattre, pleurer, hurler même, mon père s’exécutait en pensant au médecin.  Tu imagines ? Il réveillait toute la maisonnée au milieu de la nuit, uniquement parce que je n’arrivais pas à étouffer la toux sous mon oreiller !

— Tu n’en as pas voulu à tes parents ?

— Bien sûr que si ! Jusqu’au jour où, en vidant la maison familiale après le décès de mes parents, j’ai mis la main sur ce fameux rapport psychologique ; oh, il n’était pas bien caché, je présume que ma mère voulait que je le trouve.  Je connais par coeur l’extrait sur lequel s’est basé notre bon médecin de famille pour décider du traitement :

Henriette est une petite fille de 4 ans et 8 mois.  Son teint est pâle.  Elle s’exprime bien, avec quelques réserves quand on l’interroge sur sa vie familiale ; elle semble vivre un sentiment d’abandon par sa mère (ce qui n’est visiblement pas le cas), et elle tousse pour attirer son attention.  La fillette montre des capacités intellectuelles comme si elle avait six ans et trois mois.  Certains exercices de sept ans sont réussis.

Tout à coup, le regard d’Henriette s’égare ; Sophie se demande si elle ne va pas pleurer.

— Je me suis souvent demandé quelle aurait été mon enfance si, au lieu de prescrire la fessée, le toubib avait dit à mes parents : « votre fille a des dispositions particulières, elle est déjà fort avancée pour son âge ; alors, stimulez-la, intéressez-la à tout ce qui est possible, ne lui laissez pas le temps de s’ennuyer ; vous verrez, elle en oubliera de tousser.”

— En réalité, c’est ce que tu as toujours fait, et encore maintenant, non ?

— C’est vrai ! La nuit, mon père me donnait la fessée mais, plusieurs fois par semaine, il me conduisait à l’école de musique et attendait pendant des heures que les cours se terminent.  Je joue du piano et de la guitare, mes études m’ont ouvert l’esprit à la beauté, la psychologie, la littérature et tant d’autres domaines.  En fait, j’ai l’impression que mon envie d’apprendre ne s’arrêtera jamais ; de plus, j’ai la chance d’avoir croisé le chemin de l’un ou l’autre thérapeute qui, lors de certains épisodes plus difficiles, m’a aidée à avancer envers et contre tout.

— C’est incroyable !

— Relativisons quand même ; je ne suis pas prête à aller écrire « merci docteur » sur la tombe du toubib, non plus ! Il a brillé par son anti-remède contre la toux !

Les deux amies éclatent de rire, et appellent le serveur pour lui demander l’addition.

En rentrant à la maison, Henriette allume un feu dans l’âtre, et regarde brûler l’évaluation psychologique : elle en a toujours voulu au médecin de ne pas avoir utilisé le rapport à bon escient ; elle comprend aujourd’hui que ses parents ont déjoué le traitement prescrit, d’une manière très subtile, et probablement inconsciente.

Tout à coup, elle se sent plus légère d’avoir tourné définitivement cette page.

Esprit Livre, C3F corrigée

J'écris

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