L’économie des gagnants, Koen De Leus

La semaine passée, j’ai eu l’occasion d’écouter Koen De Leus, célèbre économiste belge, développer ses thèses concernant la révolution digitale, ses défis et ses opportunités ; je n’ai pas encore lu son livre, mais son discours était structuré, didactique, et suffisamment engagé pour ouvrir un débat très intéressant.

L’objet de son exposé était de nous expliquer l’impact de cette révolution sur l’emploi, les entreprises et l’éducation de nos enfants.  Sa réflexion est basée sur quelques constats, dont certains me font frissonner.

Premier grand principe : la digitalisation est comme l’électricité, indispensable et omniprésente ; nous n’avons pas d’autre choix que de l’intégrer et nous adapter.

Que deviendra le travailleur de demain ?

Pour lui, quarante-sept pour cent des emplois pourraient être automatisés au cours des dix prochaines années.

La concurrence de l’homme avec la machine entraine une énorme pression sur les salaires ; la proportion des travailleurs qui gagnent peu augmente, les moyens salaires se réduisent, alors que de moins en moins de personnes gagnent de plus en plus ; c’est ce qu’il appelle « économie des gagnants ».

Cette réflexion amène notre économiste à affirmer qu’un revenu de base sera nécessaire dans un proche avenir. Par contre, il est opposé au revenu universel, qui risque de sous-estimer la valeur du travail, et « provoquer des problèmes sociaux ».

Ah bon ? Le travail a toujours une valeur aujourd’hui ? Quand nos politiques parlent du travail, ils parlent de « charge beaucoup trop lourde», et n’ont pas beaucoup d’autres solutions que le licenciement pour réduire leur structure de coûts.

 N’y a-t-il pas de problèmes sociaux aujourd’hui ? Vont-ils seulement apparaître si on instaure le revenu universel ? Que vont devenir toutes ces personnes dont les emplois vont être automatisés, polarisés, précarisés ? N’y a-t-il pas plus de perdants que de gagnants pour les deux générations qui sont actuellement actives ?

Notre orateur se penche alors sur l’évolution des entreprises, et pose un nouveau constat : pour créer une entreprise, il n’est plus nécessaire d’investir dans de grosses infrastructures.  Il suffit d’avoir une bonne idée, un ordinateur et une connexion internet.

En réalité, ce n’est pas tout à fait suffisant, parce que « la concurrence surgit de partout, à tout moment, sans prévenir ».

Il fait référence au constat du CEO de Nokia :

nous n’avons rien fait de mal ; pourtant, nous avons perdu

Leur seule erreur est de ne pas avoir anticipé la formidable expansion du smartphone.

Les PME sont désormais coincées entre le marteau et l’enclume : elles doivent repenser leurs produits, leurs canaux de distribution, leurs stratégies, leurs objectifs, et aussi investir massivement dans les technologies du futur.

Combien en ont la capacité financière ? Combien de dirigeants développent cette vision ?

Comment faire pour que nos enfants soient adaptés à ces défis ?

« Désormais, les entreprises ont le devoir de garantir l’employabilité pour la vie, pas l’emploi »,  nous dit-il.

Ah oui ? Donc, en plus d’investir massivement dans les technologies du futur, tout en repensant leurs produits et leurs modes de distribution, ils sont aussi censés dépenser des sous pour que leurs employés puissent se former à d’autres métiers et aller travailler ailleurs ?

Il est évident que la formation continue devient une nécessité absolue ; la France ne se situe pas trop mal dans le classement international des budgets alloués à l’éducation permanente ; la Belgique occupe la même place que la France, mais en commençant par le bas.

Nos enseignants sont très mal outillés pour préparer nos enfants aux emplois de demain, et je me demande quand nos femmes et hommes politiques vont entamer la vraie réflexion visant à combler cet écart entre les emplois vacants et les demandeurs d’emploi qui ne sont pas formés pour y être embauchés.

Et pour l’avenir ? Outre les « métiers » d’avenir qui doivent encore, pour la plupart, être inventés, le conférencier énumère quelques tâches que les robots ne pourront jamais accomplir : elles ont trait à l’éducation, l’esprit critique, la créativité, et l’allongement de l’espérance de vie.

L’esprit critique et la créativité ont-ils réellement une place dans ce monde de standardisation à outrance, allant de pair avec l’infantilisation et la précarisation de la masse ?

Nous sommes, de gré ou de force, embarqués dans un train dont personne ne maîtrise la vitesse. 

Certaines réflexions de Koen De Leus sont particulièrement éloquentes :

— l’intelligence artificielle est allée très vite pour décoder l’ « Enigma » : dix minutes et douze secondes.

Est-ce la nouvelle définition du très court terme ?

— les investissements à dix ans font partie d’un passé définitivement révolu.

Dix ans est donc un terme plus long que l’entendement digital ?

— les grosses entreprises de services vont mettre du temps à s’adapter : elles ne seront prêtes qu’à l’horizon deux mille vingt, voire deux mille vingt-deux.

Est-ce la nouvelle définition du long terme ?

Je ne frémis plus, je tremble de tout mon corps : en imaginant même qu’il existe aujourd’hui des enseignants capables de former aux métiers de demain — j’en doute ! — , et en sachant que nos jeunes sont bien plus rapides que nous pour intégrer toutes ces nouvelles technologies, la durée qui s’écoule entre la naissance d’un enfant et son accession au marché du travail est de vingt à vingt-cinq ans ; c’est une évidence physiologique ; une éternité, sur la nouvelle ligne du temps économique .

L’urgence immédiate est d’accompagner, rassurer, réconforter tous les humains qui restent à quai, plutôt que de les pousser sur les rails. Quand on écoute nos penseurs et nos décideurs, c’est pas gagné !

Société

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