Fermeture

Vingt-sept septembre deux mille dix-sept.

Guillaume lève les yeux de son écran au moment précis où Valérie, sa directrice régionale, passe la porte du magasin ; il la regarde se diriger d’un pas rapide vers son bureau.  Il n’a jamais éprouvé beaucoup de sympathie pour cette pimbêche déguisée en femme d’affaires.

Elle ne s’est pas annoncée.

« Le vent se lève, il va falloir tenir », récite-t-il, aussitôt sur la défensive.

— Bonjour, Valérie ! Je ne vous attendais pas aujourd’hui.

— Effectivement.  Je dois vous parler, c’est urgent,  annonce-t-elle sans préambule.  Le chiffre d’affaires de votre hypermarché est en chute libre, cette année.  J’attends vos explications.

— Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? On n’arrête pas d’avoir des pannes de caisses, de terminaux de paiement, sans compter les congélateurs hors service début août !

— Si vous n’êtes pas capable de faire travailler vos gens en toutes circonstances, changez de métier.  Je présume que vous avez établi un plan pour redresser la barre.

— C’est moi qui vous pose la question : que fait la direction pour redresser la barre ?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Trois semaines de délai pour la maintenance de la chaîne du froid en pleine canicule, est-ce normal pour vous ? Est-ce normal que nous devions travailler avec des systèmes informatiques obsolètes ? Est-ce normal que les clients nous agressent en permanence après avoir été coincés dans des files interminables ?

Valérie ne se laisse pas démonter :

— Je crois plutôt que vous prenez les choses un peu trop à la légère ! Vous n’avez jamais eu aussi peu de clients que cet été, et vous n’avez même pas été foutu de réaliser vos contrôles qualité !

— Les contrôles ont été réalisés aux dates prévues, il ne manque que l’encodage.

— Pour moi, c’est pareil ; il ne suffit pas de faire, il faut aussi montrer ce qu’on fait.

— Vous avez sûrement raison mais, pendant deux mois, j’ai remplacé tour à tour mes collègues en congé ; les tâches administratives sont restées en suspens.

— Si vous êtes également incapable de gérer la planification des vacances, … soupire-t-elle.

Guillaume étouffe : la porte du bureau est fermée, Valérie s’est assise bien trop près de lui, son parfum l’écoeure, sa voix cassante et aiguë lui transperce les tympans.

« Donne du pouvoir à un faible, tu en feras un tyran », pense-t-il en lançant un regard assassin à Valérie.

— Avez-vous déjà géré une équipe ? explose-t-il.  Vous étiez à peine née que je travaillais déjà ici ! Avec vos diplômes, vous imaginez tout savoir, mais je peux vous dire qu’avec mes trente ans d’ancienneté, j’en connais plus sur le sujet que vous n’en saurez jamais !

Plus calmement, il ajoute :

— Valérie, nous savons tous les deux dans quelle pièce nous jouons ! La presse répète que l’enseigne est au bord du gouffre ; nos dirigeants réfléchissent depuis toujours en termes de réduction de coûts, et oublient d’investir dans les nouvelles technologies.  Résultat : ils ont raté le train du digital, n’ont pas anticipé l’intérêt des clients pour les achats en ligne ; c’est facile, ensuite, de culpabiliser les salariés en leur faisant croire qu’ils sont responsables de la débâcle.

A son tour d’être déstabilisée, maintenant.  Pourtant, elle repart à l’attaque, toutes griffes dehors :

— Guillaume, vous n’avez rien compris à la stratégie de l’entreprise, et vous êtes insolent ! Au point où vous en êtes, vous avez deux possibilités : ou vous la fermez, ou vous démissionnez.  Réfléchissez un peu moins, faites le travail pour lequel vous êtes payé, et redressez la barre.  Je ne vous demande rien de plus.

Avant de reprendre la route, Valérie s’écroule sur son volant ; en son for intérieur, elle sait que Guillaume a raison, tous ses managers lui tiennent le même discours, mais la  direction lui impose de les secouer.  Combien de temps pourra-t-elle encore jouer ce rôle de méchante ? La récurrence de ce genre de scène la mine et l’épuise.

Guillaume rentre à la maison à plus de vingt-deux heures ; Déborah, son épouse, l’attend de pied ferme.

— C’est à cette heure-ci que tu rentres, une fois de plus ? Les enfants en ont ras-le-bol d’avoir un fantôme de père.  Et, quand tu es ici, tu dégages une tension insoutenable.  Franchement, tu n’es pas obligé de ramener ton stress avec toi, non plus !

Il ne manquait qu’une dispute pour clôturer la journée ! Il s’effondre, en larmes, dans le canapé.  Décontenancée, Déborah l’enlace et lui caresse les cheveux du bout des lèvres.  Alors, il lui raconte : sa conversation avec Valérie, ses doutes concernant la pérennité de son emploi ; il n’est pas fier de la violence de ses mots.  Ils s’endorment, serrés l’un contre l’autre, en pleurant tous les deux.

Quatre mois plus tard, le quinze janvier deux mille dix-huit.

« Bip » : le signal d’un texto éveille Guillaume.  Quatre heures trente-deux.  Il lit : « Appelez-moi dès votre réveil, j’ai un message important pour vous.  Valérie. »

Aussitôt sur le qui-vive, il se lève sans bruit, et compose le numéro de sa directrice.

— Guillaume ! Vous êtes bien matinal !

— Disons que c’est le bruit du portable qui m’a tiré du sommeil.  Que se passe-t-il ?

— Je suis chargée d’une très mauvaise nouvelle : notre direction a convoqué un conseil d’entreprise extraordinaire ce matin, pour annoncer un vaste plan de restructuration.  Votre point de vente fait partie de ceux qui seront sacrifiés.  Prévoyez de fermer de dix heures à midi, et réunissez votre personnel à dix heures trente.  Je serai là.  Nous devons communiquer plus vite que la presse.

Elle ajoute, d’une voix presqu’inaudible :

— Si vous saviez comme je suis désolée !

Le monde de Guillaume vole en éclats : que va devenir la famille sans son salaire ? Il trouve pourtant la force de s’insurger :

— Comment osez-vous dire que vous êtes désolée ? Avez-vous pensé aux trente-huit salariés dont je suis responsable, leurs familles, leurs enfants, leurs emprunts hypothécaires ?

— Mille deux cents travailleurs passeront à la trappe en Belgique, et il est encore trop tôt pour parler de votre avenir à tous ; les négociations paritaires commenceront dès la fin du conseil d’entreprise.  Avec les possibilités de reclassement qui existent pour le moment, le bain de sang social devrait être évité.

— Vous parlez de nous comme si nous étions des pions, c’est révoltant ! Ça ne vous dérange pas de nous mettre tous sur le carreau en sachant pertinemment bien que nous ne retrouverons pas d’emploi avec ce niveau de salaire ? Pendant ce temps-là, vous continuerez à balader votre petit cul d’un magasin à l’autre, votre cartable à l’épaule.

Tétanisé, il se rend compte de ce qu’il vient de dire : « C’est moi qui ai prononcé ces mots ? Comment en suis-je arrivé là ? ». 

Il raccroche, dans un état second.  Il est cinq heure quinze, pas la peine de se remettre au lit, il ne se rendormira pas.  Il prend une douche glaciale, pour tenter de mettre de l’ordre dans ses idées.

Depuis plusieurs années, il pressent ce moment ; jamais il n’aurait imaginé que la manière soit aussi brutale !

Dans l’immédiat, il n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort.  Il doit à ses collaborateurs d’être disponible pour les écouter, les rassurer, et les accompagner.  Ce sera sa priorité du jour et des prochaines semaines.

Esprit Livre, C6F corrigée

J'écris

1 commentaire Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :