Duel vocal

 Bruxelles, le 5 janvier 1893

Cher Ernest,

Alors que je flânais sur un marché, mon attention a été attirée par la voix très particulière d’un jeune voyou, qui poussait la chansonnette pour attirer le badaud. Je l’ai accosté, me suis présenté, et ai proposé de lui enseigner le chant lyrique. Il m’a d’abord ri au nez, puis a accepté de relever ce défi insensé. Après deux ans de travail acharné, je suis ravi de constater que le jeu en valait la chandelle.

Au nom de notre vieille amitié, je vous demande d’admettre Léon dans votre académie de musique. Je voudrais qu’il se frotte au public, pour m’assurer qu’il est prêt à faire son entrée dans le monde impitoyable du spectacle.

J’espère recevoir bientôt une réponse positive de votre part.

Votre dévoué,

Joachim 

***

Quelques semaines plus tard, une calèche dépose Léon devant le château du mécène, qui l’accueille à bras ouverts. Orlov se tient en retrait, renfrogné ; par respect pour son meilleur ami, Ernest lui a demandé d’anticiper chaque souhait de son invité, pour qu’il se sente rapidement chez lui.

Quelle corvée !

A peine installé dans ses appartements, le nouveau-venu se dirige vers le salon de musique. Installé au piano, le maître donne la note, invitant les deux ténors à enchainer les vocalises.

Tout à coup, Orlov se tait, sidéré ! Il croit entendre son propre chant, tant la tessiture de Léon est proche de la sienne. Leur professeur fait mine de ne rien remarquer, et enchaîne les exercices, de plus en plus haut, de plus en plus fort.

Un matin, Léon propose :

— Viens courir avec moi ! Rien de tel qu’une bouffée d’air printanier pour ouvrir la cage thoracique et chauffer les cordes vocales.

Orlov n’a plus couru depuis l’école primaire ; il est convaincu que la moindre brise est synonyme de rhume, de voix enrouée ; il porte une écharpe en permanence pour se protéger des courants d’air. Courir à l’extérieur par une température de huit degrés dépasse son entendement. Il se sent pourtant obligé d’accompagner Léon partout.

Incapable de s’adapter à la cadence de son bourreau, le voilà bientôt en sueur, écarlate, à bout de souffle, persuadé que ses poumons vont éclater.

Un calvaire !

«  Je me sens nul, encore une fois ! Ça ne lui suffit pas d’être exhibé comme un nouveau jouet musical ! Voilà qu’il me surpasse sur le plan sportif ! Puis-je tolérer que ce vaurien balaie tous mes sacrifices d’un coup de baguette maléfique ? Il a croisé la route de Joachim et, non content de cette bonne étoile, profite maintenant des largesses de mon mentor. »

Un comble !

Soudain, Léon s’arrête, se déshabille, et plonge dans le lac, qu’il traverse d’une brasse vigoureuse. Quand il sort de l’eau glaciale, son visage rayonne. Orlov fixe ce buste puissant d’un regard assassin.

C’en est trop !

Au retour, il entre en trombe dans le bureau d’Ernest, qui les observait depuis sa fenêtre.

— Votre nouveau pupille n’arrête pas de me tourner en ridicule ! Ai-je vraiment mérité cela ?

— La jalousie est mauvaise conseillère, mon ami, un peu de sport ne fera pas de mal à votre souffle. Cessez de ruminer, contentez-vous de travailler ! J’ai trop investi dans votre éducation, vous devez être le meilleur. Est-ce clair ?

Il cherchait des encouragements, le voilà assailli de reproches. Désormais, sa priorité absolue sera d’empêcher cet usurpateur de lui voler la vedette.

Une idée jaillit dans son esprit. Calmé, il reprend :

— Ernest, puis-je vous faire une suggestion ?

— Allez-y.

— Deux voix ne sont jamais strictement identiques ; ne serait-il pas judicieux de nous départager sur le même air ?

Ernest réfléchit un long moment :

— Excellente idée ! Que diriez-vous de « A tanto duol », l’ouverture de l’opéra « Bianca e Gernando », de Bellini ? Vous chanterez masqués, cela pimentera notre prochain gala pascal.

Orlov tient sa revanche !

« Je n’ai pas encore chanté ma dernière note, nous verrons qui pleurera le premier », jubile-t-il intérieurement. « Si Léon chante les notes supérieures en voix de tête, comme un enfant, il sera ridicule ; il n’a pas d’expérience en public, et le trac ne va pas l’aider à maîtriser cet air difficile en quinze jours ; s’il pouvait y laisser sa voix ! »

***

Chaque dimanche de Pâques, le gratin bruxellois se presse à la réception prestigieuse donnée par Ernest, en l’honneur de ses étudiants les plus brillants. S’y côtoient parents d’élèves et journalistes, mais aussi chefs d’orchestre et metteurs en scène, toujours à l’affût d’une étoile naissante. Joachim est aux premières loges.

Les résidents se sont préparés avec sérieux, heureux de montrer leur talent tout au long du repas. Orlov attend le dessert avec impatience : le duel des ténors sera le clou du spectacle et ce soir, vaincu, Léon devra faire ses bagages. Bon débarras !

Ernest annonce un duo masqué, qui permettra une écoute impartiale ; les garçons font leur entrée, travestis des pieds à la tête. Le chef d’orchestre lève la main, ils se donnent la réplique, impossible de savoir qui est qui ; dans la salle, le public retient son souffle.

Quand le premier chanteur entame la fameuse vocalise ascendante, son trac est tel que sa respiration se fait courte, plus aucun son ne sort de son larynx ; après quelques instants d’un silence pesant, le chef lui propose une seconde chance, qui débouche sur un cri presqu’animal de douleur et de désespoir.

Orlov jette son masque vers les tables et quitte précipitamment les lieux. Atterrés, tous savent que sa voix est cassée, définitivement, tandis que Léon exécute parfaitement les dernières notes de la soirée.

Esprit Livre, C7F corrigée

J'écris

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