J'écris

Acrophobie, quand tu nous tiens

Dans la file d’attente devant les caisses de la télécabine, j’observe attentivement ceux qui, avec moi, vont monter au Plan de l’Aiguille du Midi, puis redescendre à pied jusqu’à Chamonix.  Théoriquement, la randonnée ne présente pas de difficulté particulière, et ne requiert aucun autre équipement que de bonnes chaussures et un vêtement de pluie.  L’ambiance est joyeuse, on vérifie son sac, on ajuste ses lacets.

La cabine est pleine comme un œuf, le paysage est probablement beau à couper le souffle, mais, submergée par les odeurs des gens et les bruits des conversations, je n’en profite guère. La porte s’ouvre, je m’empresse de sortir pour respirer une énorme bouffée d’air frais.  La montagne se découpe dans le ciel d’un bleu éclatant ; dans la vallée, Chamonix s’étale sous mes yeux.

Une sorte d’accompagnateur rappelle les recommandations d’usage — ne pas s’écarter des sentiers, bien suivre le balisage —, puis il démarre en tête du peloton.

Les enfants s’amusent comme des fous : ils se poursuivent en riant, font semblant de déraper pour envoyer des cailloux dans le vide ; je les regarde se pencher pour voir ce qui se passe en bas, et je ne peux pas m’empêcher de trembler pour eux. Ils vont tomber ! J’ai envie de les empoigner et de les éloigner du précipice.  D’un ton sans appel, l’accompagnateur leur demande d’arrêter de faire les sots, c’est dangereux. Ouf ! Une petite voix intérieure me sermonne : «Céline, ce ne sont pas tes enfants, leurs parents sont des gens responsables, il ne va rien leur arriver».  

Je ne suis pas du tout à l’aise, je ne comprends pas pourquoi, puisque j’attendais cette journée avec une telle impatience ! Adolescente, chaque été, en colonie de vacances en Suisse, je faisais partie des meilleurs marcheurs.  Pourquoi cette angoisse, tout à coup ? Ça n’a pas de sens ! J’en viens à me demander ce que je fais là.  Quelle idée de vouloir revivre des expériences de jeunesse, quand on a quarante ans, et presqu’autant de kilos accumulés depuis deux décennies !

Quelques randonneurs arrivent en face de nous, dans la montée. Au moment de les croiser, je fais mine de regarder les fleurs, pour ne pas montrer que je suis morte de trouille sur ce sentier escarpé. 

Quelle déception ! Je ne profite pas de la journée, je me sens de plus en plus mal.

Tout à coup, le soleil devient rouge dans un ciel tout noir, une boule me serre la gorge, je manque d’air, je suis en nage ; pourtant, je grelotte.

  Vous n’êtes pas bien, madame ?

— Je me demande ce qui m’arrive, je suis toute bizarre.

— Vous êtes probablement en hypoglycémie, vous devriez manger du sucre et bien vous hydrater.

Je n’ai pas l’impression d’avoir faim ; je suis ce conseil, sans réfléchir, et quelques minutes plus tard, requinquée, je me remets en route : nous traversons maintenant un alpage, je respire à pleins poumons, je me sens mieux, c’est provisoire, mais ça, je ne le sais pas encore.

Après un tournant, changement de décor : à droite, la paroi rocheuse ; sous mes pieds, un sentier tellement étroit que j’ai l’impression de marcher sur une poutre ; à gauche, le vide.

Ce n’était pas une très bonne idée d’avaler une banane, tout à l’heure. J’ai mal au ventre, les battements sourds de mon cœur cognent dans ma tête, qui va éclater ; de terribles bouffées de chaleur me donnent envie de vomir.  Je m’appuie sur la paroi, ce vide monstrueux est en train de m’aspirer, je vais plonger, c’est certain !

Tétanisée, je m’affale sur une pierre ; je sens des picotements dans les pieds et au bout des doigts ; mes jambes pèsent huit tonnes chacune.  « Dis, Céline, où est donc la bonne femme que tout le monde connait, celle qui contrôle ses émotions dans les situations les plus improbables ? » Je suis incapable d’aligner deux pensées cohérentes.  Jamais, je n’ai autant paniqué  !

Peu à peu, le groupe s’effiloche ; j’essaie d’appeler, de hurler, mais aucun son ne sort de ma gorge ; je n’ai même pas la force de lever le bras pour signaler ma présence.  Personne ne me voit. Suis-je devenue transparente ?

Arrive le moment où plus personne ne passe.

Une pensée me traverse l’esprit : au guichet, ce matin, l’employé n’a pas demandé ma carte d’identité, j’ai uniquement payé le ticket de la télécabine, personne ne sait que je suis ici ! Quand se rendront-ils compte, à la chambre d’hôtes, que je ne suis pas rentrée ?

Je suis incapable de dire combien de temps je suis restée là, seule, immobile.

La nuit va bientôt tomber, je n’ai même pas un pull dans mon sac.  Tout le monde est au courant, pourtant : quand on s’aventure en montagne, on doit prévoir des vêtements pour toutes les saisons, la météo peut changer d’une minute à l’autre. 

« Comment ai-je pu faire cela à mon fils ? Je vais mourir ici, gelée, il sera orphelin à quinze ans. Je plains celui qui passera le premier, demain matin, et qui trouvera mon cadavre tout bleu et déjà froid au bord du chemin. »

— Vous, vous avez le vertige !

Je n’ai même pas la force de lever la tête.

Une main se pose sur mon épaule, rassurante ; la voix, à la fois inquiète et chaleureuse, insiste : 

— Madame, vous êtes là depuis longtemps ? Vous avez le vertige !

Ce n’est pas une question, c’est une affirmation.  Je réagis à peine, je n’avais pas entendu ce couple passer devant moi, puis rebrousser chemin pour venir me chercher.

Ils trouvent les mots pour me convaincre de repartir : la dame s’est déjà retrouvée dans la même situation que moi, incapable de bouger.  On a dû la prendre par la main pour se sortir de ce mauvais pas.  Je me lève péniblement, j’ai besoin d’un moment pour revenir à la réalité.  Aveuglée, je n’arrive pas à garder les yeux ouverts.  Un pied devant l’autre, main dans la main, nous formons une chaine humaine pour dépasser ce tronçon difficile. Dès que je me sens hors de danger, je m’écroule dans les bras de mes sauveurs inconnus, et je pleure toutes les larmes de mon corps.

Esprit Livre, CF16

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