Paul et Virginie

Désœuvrée, Virginie regarde d’un œil distrait sa page Facebook qui défile ; quand elle arrive à la rubrique « connaissez-vous… », son sang se fige. Un homme, surgi d’un lointain passé ! Le cheveu rare et la barbiche grisonnante n’enlèvent rien à son charme d’antan. Curieuse, elle agrandit la photo pour mieux scruter ce visage tant aimé : un sourire à peine esquissé, un voile de tristesse dans les yeux. Peu d’amis. De gros problèmes de santé.  

Qu’est devenu ce boute-en-train, coureur de jupons invétéré ? À l’époque, sa mère avait exigé qu’ils cessent de se voir : elle lui reprochait une mauvaise influence sur Virginie. De quel droit ? Que savait-elle de leurs conversations complices, leurs projets, leur tendresse ? Pourquoi l’avait-elle arbitrairement séparée du premier amour de sa vie ?

Son index titille la souris, hésite chaque fois qu’elle s’approche du bouton « ajouter ». Clic, la demande est envoyée. Advienne que pourra.

« Virginie Étienne vous invite à rejoindre son groupe d’amis ». Paul a tellement attendu ce moment ! Il se pince pour vérifier qu’il ne rêve pas. Vingt ans ! Le temps perdu peut-il se rattraper ? Une nouvelle histoire peut-elle commencer ? Elles sont trois sur la photo : deux petites têtes blondes l’accompagnent. Leur regard pétille, elles ressemblent terriblement à leur mère ! Il part à la découverte du profil. Deux cent quatre-vingt-sept amis. Situation amoureuse : « c’est compliqué ». Sur les images, des sourires, de la convivialité. Quasi aucune allusion à la famille.

Sans hésiter, il accepte. 

Et maintenant ?

Moins de dix minutes plus tard, la sonnerie du téléphone le tire de sa rêverie.

« Allo ?

— Bonjour, c’est Virginie, annonce une voix timide. Je te dérange ?

— Euh, non… où as-tu trouvé mon numéro ?

— Dans l’annuaire, tout simplement, répond-elle en riant gentiment.

— C’est vrai ! Comment vas-tu, depuis tout ce temps ?

— Dans l’ensemble, tout se passe bien : la vie m’a offert deux filles en pleine santé, j’ai choisi un métier passionnant.

— Comment s’appellent-elles ?

— Léa et Marie, dix et six ans.

— Et ton travail ?

— Je suis sage-femme, j’aide des bébés à venir au monde, je vis des bonheurs et des drames au quotidien. Et toi ?

— Ma seconde épouse m’a quitté il y a quelques années déjà, l’entreprise qui m’occupait est tombée en faillite, et je suis atteint d’une maladie incurable. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, on ne peut pas être et avoir été. Quel gâchis ! Qu’entends-tu par : “situation amoureuse, c’est compliqué” ?

— Oh, une femme avec deux enfants et des horaires variables n’attire pas trop les mecs. Après un divorce sous haute tension, j’ai besoin de temps pour me retrouver. Et toi ?

— Tu sais, quand elles comprennent que je suis fauché et malade, elles prennent toutes leurs jambes à leur cou !

— Quelle importance ? J’ai bien envie qu’on se revoie. Qu’en penses-tu ? »

Paul réfléchit un long moment. La vie lui aura joué bien des tours.

« Tout dépend de ce que tu attends de moi.

— Ne dis pas ça ! Tu m’as tellement manqué ! Quand ?

— Décide, je ne travaille pas. Peux-tu venir à la maison ? Je ne me déplace plus très facilement.

— Dimanche, quinze heures ? Prépare les coupes, j’apporte le champagne. »

Devant son miroir, Virginie hésite : robe ou pantalon ? Maquillage ou naturel ? Comment va-t-il me trouver ?

De la fenêtre, Paul guette son arrivée, et ouvre la porte avant qu’elle ait eu le temps d’appuyer sur le bouton de la sonnette. Sans un mot, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, en sanglotant.

Derrière Virginie, une petite voix demande : 

« Pourquoi tu pleures, maman ? Tu te réjouissais tellement de venir ! »

Il n’avait pas remarqué les deux silhouettes, à l’arrière de la voiture.

Virginie se libère — très momentanément — de l’étreinte, et se retourne :

« Je te présente Léa et Marie. Je leur ai montré ta photo et raconté brièvement notre histoire ; quand je leur ai expliqué que j’allais te revoir, elles n’ont pas voulu attendre avant de faire la connaissance de leur papy ! »

 

Esprit Livre, C21F corrigée

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