Quand Tchantchès rencontre Merlin l’Enchanteur

L’histoire se passe en Belgique, il y a très longtemps, pendant le Moyen-Âge.

***

Tout à coup, Tchantchès et Nanesse (1) entendirent un énorme bruit dans la cheminée : une grosse pierre tomba dans l’âtre, suivie de près par un très vieux monsieur avec une longue barbe. Impossible de le reconnaitre : il était recouvert de suie des pieds à la tête ; au moment où il se secoua, le rocher se transforma en chaudron magique. Furieux, Tchantchès se précipita vers lui : « pourquoi ne frappez-vous pas à la porte, comme tout le monde ? Vous prenez-vous pour Saint-Nicolas (2) ?

— Quel accueil ! s’étonna le vieillard. Un pigeon voyageur m’a apporté un message d’une certaine Nanesse, chez moi, en Angleterre. Je suis venu à l’adresse indiquée. N’habite-t-elle pas ici ? »

Nanesse, toute rouge, était tellement gênée qu’elle aurait bien voulu entrer dans un trou de souris au lieu d’être là, assise à la table de la cuisine, en train de boire une tasse de café avec Tchantchès.

« Bonjour, monsieur Merlin, Nanesse, c’est moi. Excusez Tchantchès, il se fâche pour des broutilles, mais il se calme tout aussi vite, et il redevient doux comme un agneau.

— Que puis-je pour vous, belle demoiselle ? La lettre parlait d’une noce. M’avez-vous appelé pour que je célèbre votre union ? »

En entendant ces paroles, Tchantchès se leva brusquement, en colère : « Le mariage, c’est pour les sots. Après ce qui est arrivé à mon ami Roland, je refuse de me marier et de donner naissance à des enfants. J’ai envie d’une seule chose : aller le retrouver là-haut, dans les étoiles.

— Allons, Tchantchès, arrête de raconter toutes ces bêtises, le gronda Nanesse. Tu es parti à la guerre, tu es revenu vivant, et tu veux te laisser mourir de chagrin ! Nous nous aimons depuis nos six ans ; tu t’es rendu à la Cour de Charlemagne ; je t’avais promis de t’attendre, je me suis languie de toi pendant de très longues années, et maintenant, pas de mariage, pas d’enfant ! Monsieur Merlin, pouvez-vous lui jeter un sort pour qu’il change d’avis ?

— Un instant, je vous prie ! intervint Merlin. Avant de trouver le moyen de convaincre monsieur, je dois connaitre toute votre histoire ».

Une baguette sort du chaudron, hop, une formule magique, un gros livre apparait ; Merlin s’assied, l’ouvre directement à la page qu’il cherche, et lit :

« Pour venir au monde, Tchantchès sortit de terre entre deux pavés dans une rue de Liège. Un homme et une femme qui passaient par là l’adoptèrent, mais comme ils ne savaient pas comment on devait nourrir les bébés, ils lui firent boire du péket au lieu de lait. C’est un alcool très fort, à base de baies de genévrier, interdit pour les petits enfants, mais bizarrement, Tchantchès est devenu un adulte grand et costaud qui n’a plus jamais avalé une goutte d’alcool, uniquement de l’eau et du café.

Sa marraine, qui le portait le jour de son baptême le laissa tomber sur les fonts baptismaux et lui cassa le nez ; cet accident le défigura définitivement.

Pourtant, il souriait en permanence, et proposait souvent son aide à tout le monde, on l’aimait bien et on oubliait la laideur de son visage.

Un jour qu’il se promenait le long de la Meuse, il entendit un enfant crier qu’il refusait d’apprendre le latin, parce qu’il ne parlerait jamais cette langue en dehors de l’école ; le professeur qui l’accompagnait ne l’écoutait pas, il l’obligeait à réciter des verbes et des noms. Tchantchès n’avait jamais étudié le latin, mais il s’approcha du gamin : “tu sais, le latin, c’est vraiment inutile, mais parfois, ça peut servir”. L’instituteur le félicita pour sa belle phrase de sagesse.

Le garçon s’appelait Roland ; c’était le neveu de Charlemagne, ce sacré bonhomme qui a inventé l’école. Roland et Tchantchès devinrent de très bons amis si bien que Charlemagne lui proposa de l’emmener à Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Il voulait qu’il influence en bien le fils de sa sœur.

Tchantchès a donc grandi aux côtés de Roland, dans le château de l’empereur. Un matin, un messager vint annoncer à Charlemagne que les Sarrazins menaçaient leur empire très loin de chez eux, à la frontière de l’Espagne. Ils partirent avec une armée de plusieurs centaines de soldats, pour sauver leur peuple et leur territoire.

Tchantchès n’avait jamais voyagé aussi loin, et la surprise lui écarquilla les yeux quand ils arrivèrent devant les Pyrénées : leur hauteur l’impressionnait, et le capuchon de neige à leur sommet l’émerveillait. Et puis, quels hommes étonnants, ces Sarrazins ! Tchantchès se demanda si on ne leur avait pas barbouillé la figure avec un morceau de charbon pour noircir leur peau.

Il se battait sans casque ni armure ; pourtant, avec sa blouse bleue et son béret, il se démenait comme un beau diable. À la façon d’un gladiateur, il coupa la tête de trois mille Sarrazins pendant que Roland, d’un seul coup d’épée, divisait un rocher en deux pour dégager la route.

La bataille était presque finie quand Tchantchès commença à bâiller : il était vraiment très fatigué. Roland lui dit qu’il pouvait se reposer un peu, et après quelques minutes, il ronflait déjà.

Quand il s’éveilla, il vit Charlemagne à côté de lui, penché sur Roland : le glaive d’un monstre de Sarrazin avait transpercé son cœur ; il avait perdu tellement de sang qu’il ne respirait plus.

Tchantchès s’en voulait énormément, parce qu’il dormait quand un ennemi avait tué son ami, alors qu’il aurait dû le défendre. Il déclara à Charlemagne qu’ils devaient le venger, ils repartirent à l’attaque, Tchantchès se comporta en héros, et ils gagnèrent la guerre.

Plus tard, quand ils furent rentrés en Allemagne, Tchantchès demanda à Charlemagne l’autorisation de retourner à Liège : Nanesse, sa crapaude (3) depuis l’enfance, lui manquait. Et puis, comme Roland avait disparu de ce monde, aucun ami ne le retenait à la Cour de Charlemagne.

Quand il arriva à Liège, Nanesse sauta de joie ; elle croyait qu’ils allaient se marier et fonder une famille, mais Tchantchès était tellement triste qu’il voulait mourir pour retrouver son camarade au ciel. »

Merlin referma le livre, et les regarda attentivement tous les deux, en réfléchissant : « Ainsi, gente demoiselle, vous m’avez appelé pour que je persuade votre galant (3) de vous épouser. J’ai une autre idée : auriez-vous envie d’incarner, pour l’éternité, les amoureux les plus célèbres de Liège ?

— Cela signifie-t-il qu’on vivra toujours et qu’on ne se séparera jamais ? » demandèrent-ils, sans bien comprendre le sens des mots du sorcier.

Merlin trempa sa baguette dans le chaudron magique et la dirigea vers eux en prononçant très distinctement : « abracadabra, homme et femme de bois, vous voilà » ; aussitôt, le galant et sa crapaude rapetissèrent, la chair de tout leur corps durcit : Merlin les avait transformés en marionnettes.

***

C’est ainsi qu’aujourd’hui encore, tous les dimanches d’hiver, quelques marionnettistes liégeois accueillent des familles dans leur théâtre, et leur racontent l’histoire de Tchantchès et Nanesse au temps de Charlemagne.

(1) Tchantchès (traduction wallonne de François) et Nanesse (Agnès) forment un couple haut en couleur dans le folklore liégeois, particulièrement lors des festivités du 15 août en Outremeuse.

(2) En Belgique, la tradition veut que, le 6 décembre de chaque année, Saint-Nicolas passe par la cheminée avec le père Fouettard pour distribuer des jouets aux enfants sages, et pour punir ceux qui ne l’ont pas été.

(3) Traduction française des mots wallons « galant » et « crapaude » : fiancé et fiancée.

C22F, corrigée

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