Plutôt mourir

Liège, le 3 juin 2018

Monsieur le commissaire,

Quand vous aurez lu ce mail, vous serez libéré d’un mythe : la Cena Cypriani n’est pas un livre tueur. Ce bouquin n’est qu’un leurre qu’utilisent des imposteurs pour dépouiller de riches et naïfs collectionneurs. Rien d’autre. Je l’ai vu, vécu, j’y ai participé. Je n’y survivrai pas.

On lui attribue pourtant des centaines de morts dans le monde entier, et des imaginations fertiles ont tenté d’expliquer la cause de ces multiples décès : du pain ou des pages empoisonnés, des rires meurtriers, de l’anthrax, pour n’en citer que quelques exemples. Je me demande comment un ouvrage dont on ne connait ni l’auteur ni l’époque a pu faire couler autant d’encre. C’est vrai qu’au fil des siècles, des réécritures successives ont servi différents projets : enseigner la Bible, amuser des convives, inspirer des sermons.

Récemment, des notables de tout le pays ont cru acquérir, à bon prix sur eBay, un exemplaire authentique de la Cena Azelini, la version moyenâgeuse de l’œuvre en question. Dans le colis, pas de trace de livre, ni vieux ni jeune. Seulement le programme d’une soirée travestie qui devait se dérouler dans le cadre prestigieux de caves voûtées d’époque. Chacun devait revêtir l’habit du personnage biblique qu’il représenterait, et préparer une saynète pour l’illustrer. Ce n’était pas tout : le précieux ouvrage serait tiré au sort à la fin du spectacle. Comme dans le récit original, les convives apporteraient un objet de valeur ; l’heureux gagnant l’abandonnerait en échange du livre, les autres le reprendraient en partant.

Je n’ai rien acheté sur eBay ; je devais jouer un rôle très particulier.

En arrivant, chacun a déposé son présent : tableaux de maîtres, antiquités, bijoux sertis de diamants, une pochette contenant les clés et les documents d’une Rolls Royce. Je n’ose imaginer la valeur cumulée de ces objets.

Le spectacle pouvait commencer.

J’incarnais le roi Joël, et je présidais le repas, entouré d’Adam et de Saint Pierre. Ève s’est assise sur une feuille de vigne, Abel sur une cruche de lait, Caïn sur une charrue, Noé sur son arche, Absalon sur des rameaux, Judas sur une cassette d’argent, Moïse sur deux tablettes en pierre, et ainsi de suite. Confort précaire pour eux, ça faisait partie du jeu.

Comme au Moyen-Âge, de l’apéritif au dessert, les plats ont défilé : fruits, saucisses, pâtés et autres boudins ; viandes, gibiers ou volailles, rôtis, ou mitonnés à petit feu avec des sauces et des légumes ; compotes, flans, tartes, crèmes. L’assemblée s’est laissé éblouir par autant d’œuvres d’art, les oiseaux paraissaient vivants, dressés sur des plateaux recouverts de leur plumage. 

Entre les services, chaque participant montait sur scène. 

J’ignore s’ils s’étaient concertés ou s’ils suivaient des consignes, mais ils ont tous opté pour la version burlesque de leur personnage : Jean-Baptiste versait du vin sur les pieds de Marie-Madeleine, Saint-Pierre s’endormait et Marthe le réveillait au son d’un coq empaillé, Moïse recevait la bonne parole sur deux iPad, Adam et Ève croquaient une pomme qui n’avait de fruit que le nom, les rats quittaient le navire de Noé. J’ai admiré leur imagination et leur talent : des intonations à mourir de rire, des instruments de musique. Quels artistes, ces impies ! Je ne me souviens pas m’être autant amusé.

On mange, on boit, on discute. Soudain, dans le noir complet, une voix annonce : « nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cet incident, nous mettons tout en œuvre afin de rétablir l’électricité au plus vite ». Effectivement, nous pouvions deviner qu’on s’activait à la lueur de bougies. 

Quand la lumière revint, consternation ! Judas s’était volatilisé avec tous les objets de valeur. Je le savais traitre, mais à ce point ! Le coup de la panne, un comble !

On s’échauffe, on se bagarre, on se traite mutuellement de voleur. Une rumeur enfle : « le cardiologue, c’est lui le maître de cérémonie, il est leur complice, un escroc, nous allons le dénoncer, il va payer ».

Je n’aurais pas dû paniquer. J’étais investi d’une mission : punir l’un ou l’autre pécheur, et le comportement dépravé d’Adam et Ève les désignait comme cibles parfaites ; pourtant, dans cette ambiance festive, je n’avais plus la moindre envie de meurtre. Malgré cela, je me retrouvais au banc des accusés, face à une vingtaine de personnes ivres qui n’avaient qu’une seule idée : me déférer devant un tribunal ; les esprits échauffés appelaient même à une sévère volée de coups ! Après le rire, le martyre.

À ce moment du récit, je vous dois une terrible confidence, monsieur le commissaire : au cours de ma longue carrière, j’ai violé plusieurs fois le serment d’Hippocrate ; pour diverses raisons, souvent accidentelles, j’ai aidé des patients à passer de vie à trépas sans souffrance. Les décès par arrêt cardiaque ont tous semblé naturels : pas d’autopsie, aucun soupçon. Je pensais être le seul détenteur de mon secret, je me trompais lourdement. Les organisateurs de la fresque historique m’ont contacté quelques jours avant l’événement, et ont brandi sous mon nez la liste de mes victimes pour me proposer un marché : exécuter quelques auteurs de péchés capitaux, ou croupir le reste de mes jours en prison. Beau chantage ! Dans le monde entier, ils prétendaient s’être offert la collaboration de divers artisans de la mort : acuponcteur particulièrement habile, sorcier vaudou, hypnotiseur, empoisonneuse, pour n’en citer que quelques-uns. Selon leurs dires, tous coulent aujourd’hui des jours tranquilles, à l’abri du besoin.

J’allais ruiner ma réputation pour un miroir aux alouettes.

J’ai alors décidé de jouer le tout pour le tout : debout sur ma chaise, j’ai réclamé l’attention du public. Je n’avais pas encore représenté les noces de Cana, qui devaient clôturer le spectacle. Mes deux amphores trônaient bien en évidence, l’une remplie d’eau, l’autre de mon meilleur vin. Je servis chacun personnellement. À l’heure qu’il est, ils gisent tous, le sourire aux lèvres, dans la salle du banquet.

Quand j’aurai envoyé ce mail, je dégusterai ma dernière gorgée. J’avais prévu assez de digitaline pour pouvoir en mélanger une dose fatale dans chaque verre, y compris le mien. Ce procédé ne rate jamais. Je préfère la mort au déshonneur du procès d’assises et de la perpétuité.

Vous trouverez, en annexe, une photo de la carte de visite de cette organisation ; le numéro de téléphone n’est plus attribué. Surveillez bien eBay, monsieur le commissaire, ces escrocs risquent de récidiver.

Charles Binamé, cardiologue.

 

C25F, corrigée

J'écris

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