Schizophrène à temps partiel

Ce texte est une expérience inédite d’écriture à quatre mains avec Philippe. Il vit du mieux qu’il peut avec sa schizophrénie, mais la plupart de ses lecteurs trouvent ses écrits hermétiques.

Il m’a autorisée à réécrire sa dernière nouvelle, et à publier le texte remanié sur mon blog ; la trame, ce sont ses mots, ses phrases, son expérience d’écriture. Je me suis contentée d’agencer autrement certains passages, de supprimer ceux qui ne me semblaient pas utiles, et j’ai ajouté çà et là ma petite touche personnelle.

Mon histoire est toute tordue, saturée d’absurde.

J’ai gardé une sévère claudication de ma naissance très prématurée ; j’ai grandi dans une banlieue populaire, mais notre famille aristocrate passait les vacances dans le château familial. Benjamin d’une famille de cinq enfants, j’ai été couvé par ma mère. Petit garçon, je ne me suis jamais aventuré au-delà de la boulangerie d’à côté.

Mon expérience se raconte peut-être comme une histoire qui se laisse lire ; de mon point de vue, elle s’est toujours apparentée à un mauvais coup du sort dont je ne me remettrai probablement jamais. De microévénements, façon grains de sable, ont enrayé le développement de ma personne à son moment le plus critique : l’adolescence.

Les circonstances du jour de mon entrée en sixième jouèrent au chamboule-tout avec ma vie et, alors que j’avais été plutôt brillant à l’école primaire, surtout en mathématiques, je devins un cancre d’un genre nouveau.

En arrivant au collège, j’étais censé entrer dans le monde pour devenir un homme. Je ne me rendais pas encore compte que je n’étais pas du tout préparé à ce qui m’attendait.

Un professeur de mathématique chahuté ? J’ignorais que ce scandale existât ! Et ce n’était qu’un début.

Le sens de l’orientation ne faisait pas partie de ma carte génétique ; quel enfer, de me retrouver dans le labyrinthe des couloirs de cette immense école ! Le jour de la rentrée, j’ai dû suivre une fille pour aller chercher mes livres de classe ; elle galopait et prenait un malin plaisir à creuser l’écart entre elle et moi, comme si elle n’avait pas remarqué que je boitais.

Cette année-là, un de mes cours s’intitulait « éducation manuelle et technique », et nous devions former des groupes pour mener à bien des ateliers manuels.

J’ai rejoint une équipe de garçons, pour m’apercevoir rapidement qu’ils ne souhaitaient que s’amuser et se moquer. Je ne me reconnaissais pas en eux ; je ne les supportais pas et les trouvais trop méchants.

C’est précisément à ce moment-là que tout a basculé.

J’ai eu l’impression que, chaque fois que j’ouvrirais la bouche, les moqueries fuseraient sur mon être sans défense. Je me retrouvais pris au piège d’une fragilité insoupçonnée.

Alors, je me mis à fuir le réel, et à contempler des saynètes que mon esprit produisait sans relâche. J’y tenais le premier rôle, mais ce n’était pas ma personne terrorisée qui se trouvait sur scène. Je me suis construit petit à petit un double idéalisé, un autre moi, acteur de cinéma. Ma bouche ne faisait que répéter ce que je me voyais dire mentalement, en parallèle.

Je n’étais plus là, et cette absence, en manipulant mes sens, me fit oublier mon corps et mon handicap. Ainsi, ma perception du monde, idéalisée à l’extrême, se greffa sur l’extérieur à travers le tamis d’une interprétation peu structurée.

Je reniais tout ce qui avait fait mon enfance. Je détruisais ma personnalité, et construisais un autre moi basé sur le déni de la réalité. Occupé désormais à me mettre en scène face au monde des hommes, mon chavirement réussi avait donné naissance à ma personne imaginaire, sorte de répétition générale de celle qui allait apparaître publiquement dans son corps. Une nouvelle agilité mentale était née, capable de toutes les improvisations, dans les limites de l’apesanteur.

Jouant ainsi mon propre spectacle en permanence, je fis rire mon groupe à gorge déployée, et devins l’attraction de la classe. Le masque du clown, avec une larme peinte sur le maquillage.

Dans le petit giron de mes classes de primaire, j’étais une sorte de boss des mathématiques. Dans le monde que je m’étais construit, c’était la fin des mathématiques, cet immense système de signes auquel mon esprit fantasmagorique ne pouvait plus donner le moindre sens.

En fin d’adolescence, une bizarrerie psychologique me ramena à la conscience de la réalité désertée. J’avais le sentiment d’être redevenu moi, et plus celui de ma construction imaginaire.

Je suis revenu précisément au moment où mon esprit avait bifurqué, face à mon groupe du cours d’éducation manuelle et technique ; la dernière fois qu’un sentiment de perception du réel m’avait habité.

Les jours qui suivirent cette prise de conscience, j’atterris de plus en plus fort dans le réel, jusqu’à ce que ma situation intérieure devienne insupportable.

Mes sentiments de petit garçon, laissés en jachère, surgirent avec une violence torrentielle. Je n’avais plus mes repères, et la réalité me fit voir, à travers une loupe grossissante, la souffrance, insoutenable, celle-là même que je m’étais évertué à nier et à fuir pendant tout ce temps.

Mes terreurs d’enfance ramenaient mes vieux démons au grand galop ; comme un bébé, j’avais recommencé à ne pas lâcher ma maman d’une semelle, craignant à chaque instant de ne pas la reconnaître, tant elle m’apparaissait inhumaine.

Où étais-je ? Et surtout : qui étais-je ? Pouvais-je vraiment revenir au point de départ ?

Non.

Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts, et tout ce temps passé avait créé un fossé infranchissable entre mes sentiments de bébé et ma maturité intellectuelle.

La cohabitation forcée de ces deux parties antagonistes de moi débouchait sur un ressenti épouvantable. Mon esprit réunifié tombait en pleine psychose.

Je n’étais plus que souffrance psychique absolue, je devais tout réapprendre. Pourquoi personne ne comprenait-il ce qui m’arrivait ? Pourquoi n’avais-je pas droit au comité d’accueil pour ce retour à la réalité, comme l’enfant prodige retourné chez son père ?

Instant fuite en classe de sixième, instant conscience de la réalité retrouvée en fin d’adolescence. La réalité existe, j’en suis témoin dans un sens comme dans l’autre.

Ils appellent cela « schizophrénie ».

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7 commentaires Laisser un commentaire

  1. J’ai beaucoup aimé ce texte que j’ai lu très attentivement et que je vais sans doute relire… Bravo à l’auteur, pour ce courage et cette délicatesse dans l’expression, et c’est bien de l’avoir retranscrit… Bisous Béatrice.

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    • Merci pour ton passage, Jean-Hugues. Pour ce texte, je ne suis que le décodeur ; l’original est la CF 3 de Philippe, publiée sur l’atelier le 14 février. Quant aux photos, c’est quand arrive l’inspiration :-). Je te souhaite une belle fin de soirée. Béa

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