J'écris

Tout cela vaut bien un Bat-Nobel

« Au secours ! » Immobilisé dans son fauteuil électrique, Arthur ne devinait pas d’où son papy l’appelait. « Au sommet du robinier ! Va chercher ton père ». Ce dernier accourut, les yeux levés en direction de la voix paniquée. À travers les feuilles denses de l’arbre centenaire, il distinguait une vague forme humaine. « Je tente une expérience, je t’expliquerai. Aide-moi d’abord à descendre, j’ai le vertige ». D’une branche à l’autre, Pierre guida les pas d’Henri qui, à mi-hauteur, sauta, retomba sur ses deux jambes et éclata de rire.

« J’espère que je vous ai fait peur !

— Que fabriquais-tu là-haut ? demanda Pierre, entre colère et soulagement. Quel accoutrement !

— Admirez ma dernière découverte : une combinaison connectée ; une fois au point, elle permettra à Arthur de se mouvoir comme un chat. »

Perplexe, l’adolescent observait la scène. Avec son air de savant fou, sa dégaine farfelue derrière ses petites lunettes rondes, son papy le surprendrait toujours. Certes dégarni, son crâne était bourré d’idées géniales.

Un jour, Henri avait débarqué chez eux avec tous ses bagages : « je viens m’installer dans votre cave ». Une myopathie congénitale dégénérative clouait son petit-fils dans un fauteuil roulant, son corps ne supportait aucun traitement. Les médecins prétendaient que ses jours étaient comptés ? Soit. Pas question de se résigner, papy détournerait le destin. Hélène et Pierre l’aidèrent à aménager, au sous-sol de leur maison, un appartement sommaire, son laboratoire et surtout, un ascenseur. L’enfant le rejoindrait aussi souvent qu’il le souhaiterait. Dans ses valises, une première surprise pour Arthur : des sous-vêtements équipés d’une technologie portable capable de prendre et d’interpréter les paramètres vitaux en continu, sans intervention humaine. Un signal d’alarme lors de chaque malaise, bien plus efficace que les systèmes classiques de télésurveillance ! 

Au Noël suivant, sous le sapin, deux cadeaux : dans un panier douillet dormait L’Amiral, une petite boule de poils en forme de chaton. Quand il ouvrit la boîte, lourde, énorme, difforme, les yeux de l’enfant pétillèrent ; passionné de recherche scientifique depuis son plus jeune âge, il était comblé : un ordinateur, plusieurs écrans, des fils de toutes couleurs, de toutes longueurs. L’Amiral s’habituerait vite aux électrodes, et à la caméra embarquée entre les deux oreilles, pour ne plus quitter son maître d’un tour de roue. Oubliée, la solitude !

Admirez ma dernière découverte. Tandis qu’il suivait les deux adultes au sous-sol, Arthur comprit que les heures d’observation du félin, les graphiques d’ondes, les enregistrements avaient eu pour seul objectif de concevoir cette combinaison, dont chaque capteur enrichirait la perception sensorielle de son porteur : la rétine serait augmentée de pigments pour mieux voir dans l’obscurité, les tympans entendraient des fréquences bien plus larges que les capacités humaines, et les moustaches permettraient de ressentir toutes les vibrations de l’air. Ambitieux, le nouveau projet de papy : si aucun médicament ne pouvait soigner Arthur, sa longue carrière de chercheur en neurosciences et en intelligence artificielle comblerait les lacunes de la médecine. Ni plus ni moins. Depuis que son corps avait pris sa retraite, ses neurones ne se reposaient jamais. Ensemble, ils transposèrent leurs trouvailles dans la programmation d’une enveloppe externe — à l’allure de chat, naturellement — ; celle-ci compenserait, de l’extérieur, les fonctions déficientes à l’intérieur. Aider Arthur à bouger, oui, mais pas question de risquer qu’il se casse les os, non. Or, depuis plusieurs mois, ils se heurtaient au problème de la proprioception, cette capacité qu’ont les félins de toujours retomber sur leurs pattes. Qu’à cela ne tienne : Henri avait eu l’idée géniale d’intégrer des déclencheurs de coussins d’air, pour que le vêtement se gonfle au moindre signal de chute. C’est cela qu’il voulait tester quand il avait grimpé au sommet de son arbre, tout à l’heure.

« Moi qui n’arrive déjà pas à marcher comme un homme, comment vais-je m’en sortir sans super pouvoirs ?

— Que dis-tu ? demanda son grand-père.

— Je croyais que je serais Superchat, je serai simplement Batchat », conclut Arthur, une pointe de déception dans la voix.

Et si on travaillait depuis des mois sur un projet qui n’aboutira à rien, comme les médicaments? Ses yeux portaient la trace de quelques angoisses, et rêvaient grands ouverts de voltiges ordinaires, m’épuiser à sentir toutes les vibrations de l’air, comme si je courais, songea-t-il.

Signal d’alarme. Stop ! Depuis trois ans, pas question de se morfondre ni de se décourager. « Deviens l’acteur de ton destin », répétait papy, philosophe à ses heures.

— Ce n’est pas le moment de baisser les bras, mon bonhomme. Te souviens-tu de toutes les fois où on s’est demandé à quoi ce chat pouvait bien penser, dans son sommeil paisible ? J’ai réussi à décrypter l’onde, regarde. 

Il lança une vidéo où L’Amiral apparaissait, affublé de ses éternelles électrodes. Une phrase s’afficha en rouge sur l’écran : « laissez-moi tranquille, je veux dormir ! » Les larmes d’émotion firent place à une hilarité générale. Il savait comment s’y prendre, papy, pour détendre l’atmosphère ! Pas pour rien que l’état d’Arthur ne s’était plus dégradé depuis trois ans.

Tout à coup, Pierre cessa de rire et s’assit en face de son père. « Papa, tu as dépassé l’âge de la retraite, tu me l’as répété, je l’ai capté. Pourtant, tu cherches, tu trouves, tu expérimentes, tu innoves. Pourquoi ne publies-tu plus ? Tu rendrais un grand service à la science si tu partageais tes découvertes avec tes confrères, non ?

— Ne comprends-tu donc pas ? J’investis mon talent et mon énergie dans la formation de mon successeur, l’élève surpassera bientôt le maître, c’est à lui que le prix Nobel sera décerné », conclut-il en regardant tendrement son petit-fils.

« Notre Bat-Nobel », répondit Arthur.

Esprit-Livre, C28F corrigée

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