J'écris

Pour un tango

« Mesdames, bienvenue à la prison de Melbourne, où Lily-Rose joue les acrobates, sous le regard ébahi des ouvrières de l’atelier de cartonnage ». Dix-neuf paires d’yeux se tournent vers la directrice qui, tel un félin à l’affût, s’est approchée sans bruit, attirée par les éclats de rire et le silence inhabituel des machines. Solidement arrimée au plafond par les bottines, la tête en bas, Lily-Rose n’en mène pas large. « Cette prestation vous vaudra huit jours de cachot, puis une mutation à la blanchisserie. Sniffer la colle détruit le cerveau, humer des odeurs corporelles vous calmera peut-être ». On glisse une table où elle pose les mains pour se soutenir, tandis qu’une spectatrice, amusée, lui détache les lacets et l’aide à se redresser.

Le mitard ! Influencé par un septième art avide de sensations, l’imaginaire collectif visualise un réduit aux murs dégoulinants d’humidité, si possible au sous-sol, faiblement éclairé par un soupirail grillagé, équipé d’un mobilier vétuste, et où grouillent des bestioles répugnantes : cafards, souris, énormes rats, qui se précipitent sur les restes d’une nourriture pourtant frugale.

Pour Lily-Rose, l’unique différence par rapport à ses conditions habituelles de détention, c’est l’interdiction de travailler. Placée à l’isolement par ordonnance du tribunal, elle vit dans une minuscule cellule, avec pour seuls accessoires un ordinateur et un petit appareil de musculation. Chaque jour, elle s’entraine intensément, physiquement et intellectuellement. Elle tient à disposer de l’intégralité de ses ressources le jour où elle prendra la poudre d’escampette.

Lily-Rose ne s’ennuie jamais. Non, ce n’est pas exact. En réalité, depuis sa plus tendre enfance, elle se morfond dans un quotidien trop étroit, le cerveau en constante ébullition, et traque en permanence les stimulations de toutes sortes, avide d’émotions fortes et d’idées fracassantes.

Sa vie s’est métamorphosée ce soir de fête où Marc, son patron, l’a accaparée fermement, et entrainée dans un tango endiablé, d’une sensualité et d’une violence inouïes, qui l’ont laissée à bout de souffle. Sidérée. Amoureuse. Elle l’avait enfin rencontré, son homme, celui qui n’aurait peur ni de sa vivacité d’esprit ni de la finesse de ses raisonnements. Avec lui, elle a créé, au sein de la banque, un fonds de placement parallèle qui, par la promesse de performances hallucinantes, a attiré des investisseurs de plus en plus audacieux. Les tourtereaux se partageaient équitablement chaque versement pour acquérir de l’immobilier ou alimenter des comptes ouverts dans des paradis fiscaux. Dans sa grande naïveté, c’est du moins ce qu’elle imaginait.

Quand les premiers épargnants ont cherché à récupérer leurs liquidités, principal ou intérêts, ils ont été servis par les nouveaux dépôts. Puis la source s’est tarie, les délais de remboursement se sont allongés. S’estimant lésés, plusieurs clients ont porté plainte. Marc lui a promis la lune si elle l’aidait à rester en liberté : il ferait fructifier leurs avoirs, préparerait leur fuite en Argentine, et planifierait son évasion. Aveuglée, elle n’a pas voulu comprendre qu’il la manipulait, une fois de plus. Ils se sont donc organisés pour que l’enquête aboutisse à la seule culpabilité de Lily-Rose. Le juge, particulièrement sévère, l’a condamnée à une peine de trente ans de réclusion, assortie d’une mesure d’isolement. On ne plaisante pas avec l’escroquerie et l’abus de biens sociaux.

Le jour où elle joue au clown la tête à l’envers, elle expérimente sa stratégie d’évasion, non sans avoir pris soin de dissimuler une boite de colle dans sa cellule. Jamais aucun prisonnier ne s’est enfui par la buanderie, sans recourir à la moindre violence. Fabuleux, son plan ! Marc lui manque trop, elle s’imagine déjà serrée dans ses bras audacieux, enivrée par son irrésistible sensualité, en route vers le paradis du tango.

Chaque matin, du lundi au vendredi, le 4X4 Isuzu bleu du blanchisseur quitte le centre de détention, et y revient neuf heures plus tard. Ce jour-là, tout en préparant le linge à emporter, elle encolle soigneusement une salopette, qu’elle dissimule dans la dernière manne. Réfugiée dans un angle mort du garage, d’où personne ne peut la voir, elle se change et se glisse sous le véhicule ; à la force de ses biceps et de ses puissants pectoraux, elle exécute une planche parfaitement horizontale et se plaque dos et jambes au châssis, puis enfonce profondément ses mains dans les poches, le visage tourné vers le sol. 

À neuf heures précises, la camionnette passe sous la porte cochère. Vingt-cinq kilomètres séparent la prison du centre-ville de Melbourne ; Lily-Rose a étudié l’itinéraire par cœur, elle dispose de dix minutes pour se libérer de sa combinaison avant la voie rapide. Trop tôt serait risqué. Plus tard, elle dégusterait la poussière, face contre terre. Quand elle s’estime en sécurité, elle fait glisser la fermeture éclair du vêtement de travail, et tente d’en extirper bras et jambes, pour se rouler sur le côté. Quelque chose résiste, elle insiste, se rend à l’évidence : la colle a percé la salopette, désormais solidaire du jean’s, du sweat et des baskets. Coincée, elle a le réflexe de remonter le zip, in extremis, avant que le véhicule redémarre et accélère. Terrifiée, elle voit défiler l’asphalte — et sa vie — à toute vitesse, les yeux et les narines gorgés de poussière. Le bout de ses seins frôle le tarmac sur chaque bosse. Des sensations fortes ? En veux-tu ? En voilà ! De retour à la prison, en fin d’après-midi, défigurée, dépitée, à bout de forces, mais vivante, elle tente d’appeler au secours. Le faible râle qui sort de sa bouche attire l’attention du chauffeur qui, hilare, s’empresse de découper les vêtements englués. Elle quitte enfin sa cachette, chancelante, en petite tenue, son corps superbement musclé couvert de crasse, de griffes et d’hématomes.

C27F, corrigée

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2 réflexions au sujet de “Pour un tango”

  1. Bonsoir, Jean-Hugues,

    Merci pour ta franchise 🙂

    En fait, je ne sais pas encore trop comment je vais faire vivre les deux blogs en parallèle, et je leur ai donné des aspects fondamentalement différents. Ceci dit, ça peut changer en quelques clics !

    Et c’est toujours le dernier article sous la première photo…

    Bises, bonne soirée.

    Béa

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  2. Coucou Béa,
    Lily et son tango. je suis sûr qu’elle finira par réussir!

    T’as tout refais l’accueil. Hyper visuel… Je suis pas fana… M’enfin, si c’est la mode… Pour, faire court je préfèrerais des photos plus petites et un accès direct à « Quoi de neuf ». Ah oui, et du coup on a perdu des photos que tu avais faites (avant) et qui étaient bien.
    Bon courage quand même !
    à bientôt,
    jh

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